L'Hebdo 1 14 novembre 2002
«Le vrai moteur du cinéma, c'est le
désir»
Cinéaste suisse exilé à Paris, Jacob
Berger a mis des années pour monter «Aime ton père»,
film autobiographique qui crée l'événement en réunissant
les Depardieu.
En 1990, Jacob Berger, 27 ans, frais émoulu de
la New York University Film School, signe un premier long métrage,
«Angels». Ce film ambitieux qui décline l'amour et
la mort dans une ambiance imprégnée d'onirisme est présenté
en compétition au Festival de Berlin. En Suisse, pays où
nombre de cinéastes aspirent au fonctionnariat, le talent précoce
du jeune Genevois indispose. Battu froid par les professionnels de la
profession, Jacob Berger connaît cinq ans de purgatoire. Portant
le deuil de sa première femme, vivant avec «le spectre de
b mort -, le réalisateur éprouve «une envie sauvage
de se confronter à la réalité». Il signe pour
Temps présent des reportages là où le monde saigne,
Afghanistan, Croatie...
Au milieu des années 90, il émigré
à Paris. Après le purgatoire, l'enfer de la survie en milieu
hostile. Il réalise des épisodes de «Julie Lescaut»,
de «Nestor Burma», de «Joséphine, ange gardien»...
Sinon, il travaille sur «Aime ton père». Fils de l'écrivain
John Berger, qui a collaboré aux scénarios de Tanner ( «La
Salamandre» ), Jacob exorcise par l'écriture le dialogue
impossible entre son père et lui. Soutenu par l'agence Artmédia,
il soumet son scénario à une vingtaine de producteurs. Il
ne reçoit qu'une réponse, négative...
Lorsqu'il dit qu'il veut tourner avec les Depardieu père
et fils, ses amis pensent que Jacob rêve trop fort. C'est sous-estimer
la ténacité du cinéaste qui sait que «le seul
vrai moteur du cinéma, ce n'est pas l'argent mais le désir».
Il montre son scénario à Guillaume Depardieu. Le fils de
Gérard y trouve «des choses qui résonnaient, qui m'ont
fait vibrer: la difficulté de dialogue, l’incommunicabilité
entre un père et son fils, les deux personnes qui devraient être
les plus proches». Il en parle a son. père. Les deux comédiens
découvrent dans les mots de Jacob Berger un écho à
leurs propres dissensions, des coïncidences avec leurs propres existences:
accidents de moto, problèmes de drogue. Ils font des lectures du
script et de précieuses suggestions. «J'ai tendance à
être bavard, à en faire trop. Ils m'ont amené vers
le dépouillement, vers l’épure, de manière
insistante et respectueuse», dit Jacob Berger, reconnaissant. Enfin,
touché par une version allégée d' «Aime ton
père», Gérard «donne le coup de manivelle»
en investissant de l'argent dans le projet.
Projeté en compétition à Locarno,
«Aime ton père» surprend par sa violence psychologique:
l'écrivain Léo Shepherd enfourche sa moto pour aller chercher
son prix Nobel. Paul, le fils mal-aimé, délaissé,
renié, profile de 1’occasion pour kidnapper son géniteur
et restaurer par la force le lien brisé. Jacob ignore si John Berger
a vu le film. «Pour vouloir tuer son père, il faut l’avoir
beaucoup aimé. Trop aimé. La haine n'est jamais que le produit
de l'amour fou. Quand on fait de son père le héros d'une
fiction, quand on lui confère un statut mythique, quand on demande
à Gérard Depardieu de l’'incarner, il faudrait être
aveugle pour ne pas voir que c'est une déclaration à'amour.»
Jacob Berger a été frappé par la
façon dont les deux comédiens ont conféré
une valeur universelle à un récit violemment autobiographique.
«Quand'Depardieu dit "Pense! pense! pense! ", cela ressemblait
à ce que mon père me hurlait.» Réunis pour
la première fois à l'écran, les Depardieu ont donné
le maximum, comme si le cinéma, cause de leurs divergences (père
trop absent, trop absorbé), devenait le terrain des retrouvailles.
Aujourd'hui, Gérard et Guillaume affichent en
une de «Paris-Match» leur amitié retrouvée.
Les commentateurs se réjouissent de cette spectaculaire psychothérapie
sur grand écran. Lucide, Jacob Berger sait qu'en dirigeant deux
stars, il prenait le risque de voir son film pris en otage. L'essentiel
est ailleurs: de toute sa force, de route sa sincérité,
«Aime ton Père» prouve que l'énergie du rêve
peur déplacer les montagnes.
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