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L’Express, Paris, le 14 novembre 2002

Christophe Carrière

On peut avoir été junkie et être poli. La preuve par Paul, qui s'en va féliciter son père, en route pour aller recevoir le prix Nobel de littérature. Rien que de très normal, sauf que le paternel ne veut plus entendre parler de sa progéniture. Paul, lui, ayant au contraire plein de choses à dire à son géniteur, le kidnappe. Rien que de très anormal.

Les moins consciencieux se dépêcheront de faire un raccourci entre fiction et réalité. Reconnaissons qu'il y a de quoi : les rôles du père starifié et du fils déchiré sont respectivement (et admirablement) tenus par Gérard et Guillaume Depardieu. Sauf que ce n'est pas leur histoire qui se joue, c'est celle de Jacob Berger, fils de John Berger, fameux écrivain (dernier ouvrage paru : King) vivant désormais dans un village de Haute-Savoie, comme le personnage joué par Gérard D. La comparaison s'arrête là. Le reste de l'intrigue appartient au fantasme d'un metteur en scène suffisamment rompu aux tournages rapides (Berger a travaillé sur une bonne quinzaine de téléfilms) pour apprécier et mettre à profit le confort d'une vraie production cinématographique - l'image, façon Scope, ne trompe pas. Et, tandis que le grand écran met en avant les avantages du road-movie (de la Suisse à la mer Baltique, la route est aussi longue que belle), Berger déjoue les clichés d'icelui, fort d'un scénario truffé de méandres inspirés. Des flash-back douloureux, une sœur omniprésente, des proches qui en disent long... Aime ton père ne fait pas dans la facilité, sans pour autant verser dans la prise de tête. Et reste constamment limpide, ce qui définit toujours le secret d'un drame réussi.