Une lettre au père
aussi émouvante que ludique
CINEMA. Injustement maltraité par la critique
dans son ensemble, «Aime ton Père», le film du cinéaste
genevois Jacob Berger, pose un regard aussi aimant que singulier sur la
relation père-fils.
« Le Temps », Genève, Alexandre
Demidoff
Samedi 23 novembre 2002
Une lettre ouverte au père. Cryptée sans
doute, follement lyrique aussi, mais toujours partageable. Jacob Berger,
39 ans, explore cette terra incognita qu'est le sentiment filial dans
Aime ton Père, film qui doit autant à la présence
de Gérard et Guillaume Depardieu qu'au cran qu'il faut pour mettre
ainsi à nu sa condition de fils mal-aimé (lire LT des 10
août, 13 et 16 novembre 2002). La force du geste tient ici certes
à sa sincérité. Mais plus encore à la liberté
du regard porté sur ce couple père-fils dont Franz Kafka
a su exprimer la part de chagrin dans une épître fameuse.
Rien de gratuitement vindicatif dans ce dévoilement. Si l'œuvre
n'avait d'ailleurs consisté qu'à émasculer le patriarche,
elle se serait épuisée d'elle-même. Or le cinéaste
résiste à cette tentation adolescente et c'est en soi la
marque d'une maturité.
L'ambition du réalisateur est en effet plus vaste:
il veut tout dire sur le père et le fils; tout ce que lui, Jacob,
enfant de John Berger, écrivain célèbre, peut exprimer.
Sans chercher à obtenir des dommages et intérêts symboliques
auprès de ce tribunal qu'est toujours l'opinion publique. Honnêteté
donc dans cette expédition intime qui part de soi pour se frotter
à la fiction. C'est que le scénario s'enracine dans la biographie
de Jacob, mais ne se réduit pas à celle-ci.
De cette histoire, on dira qu'elle joue avec la vie de
son auteur jusque dans l'onomastique, et c'est un premier pas de fait
du côté de la légèreté. Léo Shepherd,
c'est-à-dire «berger» en anglais, reçoit le
Prix Nobel de littérature. Il décide d'aller le chercher
à moto (John Berger a de notoriété publique une passion
pour les Harley-Davidson), laissant en rade sa fille Virginia (Sylvie
Testud).
Son fils Paul, en mal de repères, tente de le
contacter, mais en vain. Il le piste alors dans une limousine familiale
et le rattrape à un tournant fatal. Le motard a voulu éviter
un camion à bestiaux (des moutons pour un berger, autre clin d'œil)
et une voiture. Léo mord la poussière. Assommé. Son
fils le relève et l'enlève, laissant les médias annoncer
la disparition tragique du Nobel et devenant ainsi l'inspirateur d'une
fiction. Auteur donc à sa manière.
Faut-il alors affirmer, comme certains, que Jacob tue
symboliquement le père, pour accéder à la puissance
créatrice? Trop simple. Le cinéaste ne sacrifie pas cette
figure, il la révèle. Il en montre l'égoïsme,
l'angoisse aussi, l'humanité donc. De même, Paul, qui violente
son géniteur déchu, n'a rien d'un enfant maudit. Pas de
cliché ici. Mais une lecture très fine du lien entre les
deux rôles, de leur interdépendance et de la relativité
des postures surtout.
Dans Aime ton Père, père et fils jouent
en effet chacun à contre-emploi. C'est Léo ainsi, tout de
cuir sanglé, qui prend le large, fuyant les faux paradis familiaux
– dont les enfants s'appellent Paul et Virginia, allusion sans doute
au célèbre roman utopiste de Bernardin de Saint-Pierre;
c'est encore Léo, sur le ferry qui le conduit en Suède,
qui lance à Virginia interdite et à Paul désarmé
cette réplique d'enfant rebelle par excellence: «Vous m'étouffez.»
Patriarche en rupture de ban donc. Et fils en quête
d'un répondant à jamais défaillant. Avec, sous-jacent,
ce discours-là: on n'est pas père par nature, mais on le
devient, à condition aussi que les enfants acceptent le contrat
non écrit qui fonde les dramaturgies domestiques. Qu'ils jouent
le jeu en somme. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si dans les flash-back
d'enfance Paul refuse obstinément les devinettes paternelles. Ce
garçon-là n'est pas joueur. Et son père n'est pas
dupe. La partie est impossible.
Cul-de-sac tragique? Mais non. Apprentissage de la liberté.
Avec échappée sur le Grand Nord pour Léo. Paul et
Virginia, eux, assument la fracture. Mais ne renoncent pas au père.
Ils le font même revivre sur un mode théâtral (privilège
des artistes), lorsque Paul prête sa voix à l'absent, au
moment de la remise du Prix à Stockholm. Car telle est la lettre
au père de Jacob. Elle prend acte de la fatalité du malentendu.
Mais elle n'enterre personne. Elle souffle que le devenir de ce fils longtemps
écrasé n'est pas tragique, mais ludique; et que sa délivrance
passe par le jeu, aptitude à recomposer, à sa main, le miroir
brisé.
Paul finit en effet par assumer en public l'héritage.
Jacob, lui, joue avec la mémoire familiale. Quant à Guillaume
et Gérard, ils mettent en scène leur réconciliation
dans Paris Match. Comme pour faire l'éloge d'un père et
d'un fils unis parce que joueurs. Aime ton Père suggère
que cet amour-là, contrecarré par des pulsions meurtrières,
ne va jamais de soi et qu'il est toujours le fruit d'une conquête.
C'est la modernité du film que de le dire si bien.
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