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Le jour où Guillaume a "tué" Gérard

Journal du Dimanche, 10 Novembre 2002

Danielle Attali

L'histoire est universelle. Chargée en émotions, à la fois violente et passionnée comme toutes les histoires de famille. Un père et un fils qui, bien que s'adorant, n'ont pas su s'aimer, se rencontrer, se reconnaître. Ce film est d'autant plus attachant qu'il est incarné par les Depardieu, dont on sait combien ils ont eu du mal à se dire qu'ils s'aimaient. Aime ton père, de Jacob Berger, a réuni Guillaume et Gérard pour leur faire jouer une partition qui leur ressemble étrangement. On pourrait croire qu'ils sont venus là régler leurs comptes. Pourtant, le film s'inspire de la vie du réalisateur, de ses propres relations tumultueuses avec son père, l'écrivain anglais John Berger.

Léo Shepherd est un écrivain célèbre, un tyran domestique, protégé par son entourage et notamment par sa fille. Il vit en Suisse quand il reçoit le prix Nobel alors qu'il n'arrive plus à écrire. Il part en moto à Stockholm pour le recevoir tandis que son fils Paul, mal aimé, rejeté, ex-drogué, tente à cette occasion de renouer des liens brisés. Ils se retrouvent sur une route mais rechange tourne mal. Paul kidnappe ce père qui ne l'écoute pas, le séquestre à l'arrière de sa voiture. Ils n'arriveront jamais à destination mais, au final, chacun connaîtra une forme de renaissance.

Jacob Berger signe son second long-métrage, douze ans après Angels. Entre-temps, il a réalisé quelques téléfilms mais surtout des reportages qui l'ont emmené en Algérie, en Afghanistan, en Croatie. « Je suis le fils d'un intellectuel très connu à l'étranger, un auteur culte pour certains. J'ai grandi entouré de créateurs sans avoir cette facilité à écrire. Je voulais revenir au cinéma pour raconter quelque chose de pertinent. Comme on parle bien de ce que l'on connaît... J'ai eu un père à la personnalité dévorante, charismatique, un très bel homme qui avait toutes les femmes qu'il voulait. Auprès duquel on a du mal à exister. Gérard Depardieu possède toutes ces marques de chef de clan. Il appartient à cette race d'hommes qui ont une profondeur et un charme extraordinaires. »

Jacob Berger, une fois son scénario écrit, a tout de suite pensé aux Depardieu. Gérard parce qu' il était le seul acteur français crédible. De ceux qui peuvent incarner un intellectuel tout en possédant le charisme physique, l'animalité. Guillaume parce que je voulais un garçon meurtri, vulnérable, et en même temps dangereux, affûté comme une lame. Je me suis lancé sans trop y croire. Guillaume a répondu le premier. Il a embarqué son père dans l'aventure et Gérard a voulu que cette histoire se construise autour de son fils ».

Quand Guillaume Depardieu et Jacob Berger se rencontrent dans un bistrot du 8e arrondissement, ils se trouvent de nombreux points en commun. Il' ont eu à certains égards le même père. « On a parlé de nos départs en vacances, de notre enfance, des baffes reçues, des humiliations. On avait l'impression de voir nos vies en parallèle. On avait voulu exister envers et contre un père à la présence tellurique bien que souvent absent, au risque de se perdre. » La drogue, Jacob comme Guillaume yont plongé et en sont sortis. « J’ai pris de l'héroïne. On paie cher parfois de vouloir exister. »

Si le réalisateur règle ici ses comptes et « tue symboliquement le père pour s'en libérer , il revendique aussi un film «efficace, percutant, qui fonctionne comme un thriller et n'est pas une thérapie familiale ». Le film, sorte de road-movie en apnée totalement porté par ses acteurs, malgré quelques écueils, possède beaucoup de profondeur.

Comment Gérard et Guillaume se sont-ils glissés dans ces personnages qui leur ressemblent tant ? « Gérard a été admirable. Il a accepté le mauvais rôle, que son fils soit le témoin de son meurtre symbolique. » Ce t'est pas en jouant une fiction qui ressemblait à leur vie qu'ils se sont rapprochés. « C'est entre les scènes qu'il fallait les voir rire, se consulter, être inquiets. Gérard tellement drôle, Guillaume comme au spectacle. Ensemble de façon très touchante. »

Aime ton père ressemble finalement à un long cri d'amour. Il dit à quel point il est terrible d'être le fils d'un père hors normes. « J'ai dansé avec la mort trop longtemps », dit le réalisateur, qui achève ainsi sa renaissance. La reconnaissance de son père qu'il ne voit plus ? Il l'attend toujours, « II n'a pas encore vu le film. »