DEPARDIEU, COLOSSE AU CŒUR D’ARGILE
Qu'est-ce qui vous a attiré dans
le scénario d'«Aime ton père»?
D'abord il y a pas mal de vécu dans ce scénario.
Suffisamment de matière pour en faire un film, pour avoir une confrontation
entre un père et un fils. Que ce père soit écrivain,
c'est très bien, car j'aime beaucoup la vie intérieure des
écrivains, leur narcissisme, la confrontation avec la page blanche,
J'ai rarement rencontré de vrais écrivains, peut-être
Nabokov, peut-être Anthony Burgess, peut-être Romain Gary,
et Marguerite Duras aussi qui était un monstre. Que cet écrivain
soit vide et sec m'intéressait particulièrement. Il n'a
rien écrit depuis quatre ans, il a négligé ses enfants.
Il rate tout finalement, C’est toujours intéressant de faire
un type qui n'est pas humainement très brillant.
Y a-t-il un équivalent pour le comédien
de la fameuse page blanche de l'écrivain?
Non, je ne crois pas. D'abord, comédien, moi je
ne le suis pas véritablement. Je suis surtout un être vivant
qui a fait ce métier par abondance, hein? Je ne pense pas qu'il
y ait un message particulier à délivrer dans ce métier,
si ce n'est de porter le verbe d'un autre et de lui donner de l'émotion.
Mais je ne pense pas que l'acteur ait une mission. Je pense qu’en
dehors de ces lumières qui lui font une gueule de héros,
comme dirait Barbara, bon, y a pas grand chose...
Vous avez incarné Balzac, vous avez
dit les mots des plus grands auteurs français, Hugo, Dumas, Zola,
Bernanos, Pagnol, Aymé, Rostand. Etes-vous attiré par l'écriture
ou pensez-vous que les mots ont besoin du souffle, de la présence
physique?
Je suis attiré par l'écriture, la peinture,
et aussi la musique mais malheureusement la musique je ne sais pas, car
c'est quelque chose de beaucoup plus ordonné. C'est très
facile de se prendre pour un écrivain. J'en ai fait l'expérience
en écrivant les «Lettres volées». Il y a un
moment, je me suis dit:
«Tiens? je vais y aller»... Mais c'est plus
compliqué que ça. Il y a quelque chose de plus fort. C'est
comme les acteurs, il y en a très peu de très bons. De même
que les docteurs, il y en a très peu de très bons. Tant
qu'à faire, il vaut mieux fréquenter les très bons
que les médiocres, hi hi hi. C'est pour ça que je ne m'aventure
pas dans l'écriture. Je reste dans le vin, la nourriture, les choses
de la vie, j'essaye d'observer, de regarder, d'aimer, de ne pas passer
à côté de valeurs qui me touchent. J'aime surtout
la vie et les gens.
La vie vous étonne encore?
Ah oui oui oui oui oui, la vie est étonnante.
C'est vraiment quelque chose de passionnant.
Vous diversifiez vos activités pour
mieux profiter de la vie?
Oui, car je ne peux pas faire autrement. J’aime
beaucoup la nature, surtout ce que l’on en fait. Je ne suis pas
écolo à la Noël Mamère, je ne fais pas de la
nature politique, je fais de la nature une ivresse, voilà…
je m’enivre de nature.
L'écrivain d'«Aimre ton père»
dit en substance qu'il faui: de l’égoïsme pour réussir
une vie d'artiste. Vous êtes au contraire plutôt réputé
pour votre générosité...
Dans la vie, oui certainement. Et puis certainement je
suis égoïste pour d'autres. Pour Guillaume, j'ai pu sembler
égoïste. Ce n'est même pas moi, c'est surtout le regard
que les autres portent sur moi et comment Guillaume est vu à travers
moi, et non pour lui-même. Ça, c'est un peu chiant. J'ai
certainement beaucoup de défauts. J'essaye de faire ce que je peux
avec, mais je ne me vautre pas dans mes défauts. Je suis en analyse
depuis vingt-huit ans, j'essaye de vivre.
Dans la foulée des «Valseuses»,
vous avez longtemps incarné la jeunesse. Eprouvez-vous aujourd'hui
une nostalgie de ce temps?
Non. Pas du tout. D'autant plus que je suis servi. Je
vois Guillaume qui a eu une jeunesse beaucoup plus poétique que
la mienne, bien qu'il ait connu des souffrances. Moi j'avais des souffrances
qui m'empêchaient de parler, mais c'est la vie. C'est intéressant.
Vous êtes toujours à l'affût
de nouvelles rencontres?
Ah oui. Ça m'intéresse toujours. Je préfère
les petits sentiers aux autoroutes. Et quand il n'y a pas de petits sentiers,
je les fais moi-même...
Vous avez incarné un nombre impressionnant
de personnages appartenant au patrimoine ou à l'histoire de France.
Avez-vous l'impression d'être devenu un monument national?
Ah non! Non! Si c'était ça, alors j'arrêterais
tout de suite, c'est l'ennui mortel. J'ai toujours fait les choses en
m'amusant. Je n'ai jamais travaillé... Je ne pourrais certainement
pas faire ce métier si j'en souffrais. C'est parce que j'en ris
que je peux émouvoir, et parce qu'on est vivant. On ne peut pas
travailler dans la douleur.
Eprouve-t-on une douleur en jouant dans
un film émotionnellement ardu, comme «Aime ton père»,
et qui plus est avec son propre fils?
Non non non non. Le plus difficile, c'est le comique.
Mais dans le drame, il suffit d'être vrai. De faire appel à
des vécus qui ne sont pas forcément flatteurs, mais ça
fait partie de l'honnêteté que je revendique. Tant qu'à
faire, il vaut mieux être nu véritablement pour ne plus voir
la nudité, mais une âme plutôt...
Vous étonnez-vous encore comme comédien?
Je ne m'étonne pas, je m'en fous. Je m'en fous
complètement, ha ha! Vraiment. Ce n'est pas un métier dans
lequel je me pose des questions.
Comment trouvez vous la note juste?
Mais je ne sais pas si je trouve la note juste ! Même
si c'est faux, c'est juste. Personne ne chante faux. L'émotion
peut sonner faux, mais un cri est un cri. Une larme est une larme.
Vous pourriez arrêter de jouer pour
vous consacrer à la nature?
Mais ça sert à quoi de s'arrêter?
Je fais suffisamment de choses en dehors. Et puis ce n'est pas le jeu,
c'est l'acte. Je n'aime pas jouer. Je m'ennuie quand je joue.
Cet ennui ne paraît pas à
l'écran?
Mais ce n'est pas du jeu, c'est de la vie, ça.
Il faut des personnages qui soient intéressants. C'est au théâtre
qu'on joue. C'est vrai que c'est chiant d'y aller tous les soirs à
8 heures. J'en ai fait beaucoup, j'aimais bien la respiration, le confort,
parce que c'est confortable, le théâtre. Mais finalement
je suis plus un baladin, un vagabond qu'un sédentaire qui a rendez-vous
à heure fixe. C'est un acte très bourgeois le théâtre.
Je suis plus un chiffonnier.
Ces trois dernières années,
vous avez connu de graves ennuis de santé. Ces épreuves
vous ont-elles renforcé?
Oui. Les accidents, ça ne m'a pas tellement dérangé.
J'ai vu la mort, ça m'a permis finalement d'apprécier davantage
la vie, ainsi que ceux qui la traversent. Pour ça, je suis très
attentif aux autres. Je suis très respectueux des médecins
aussi, de ceux qui m'ont travaillé le cœur.
Les gens que vous avez aimés et
qui sont morts sont-ils toujours vivants pour vous?
Ah oui, la mort, c'est quand on ne pense plus à
eux. Tant qu'on est vivant, ils ne sont jamais morts ! Ils sont absents,
un peu, mais on n'est jamais vides d'eux. On est avec.
Le cinéma, l'art sont-ils une façon
de défier la mort?
Je ne sais pas du tout. Non, je ne crois pas. Je ne crois
pas que dans cent ans il restera des images. Vous savez, ça va
très vite. Quand on voit le peu d'intérêt des nouvelles
générations qui ne savent pas qui est Buster Keaton... Non,
je ne croîs pas à éternité du cinéma.
Je pense qu'il y aura d'autres arts, d'autres images, d'autres besoins.
Quand vous montez un Racine, vous croyez quand
même à l'étenité du verbe...
Je crois à Racine! Mais on passe à l'intérieur
de Racine. On oublie les interprètes. On oublie Gérard Philipe...
Même Sarah Bernhardt: on parle encore d'elle, mais qu'en ai-je vu?
Un film de Guitry où elle apparaît... C'est une autre époque,
un autre chant, une autre écoute, une langue qu'on ne connaît
plus...
Le désintérêt des jeunes
générations vous navre?
Ce n'est pas le désintérêt des jeunes
générations, c'est la vie qui est en route. Je pense que
Racine, Virgile, Platon, la Bible, le Tal-mud, le Coran feront toujours
penser. Mais il y aura des interprétations différentes.
On jouera toujours Mozart, mais avec des sons, des notes différents.
Tant mieux! Ça, ce sont des créateurs. Picasso est un génie
qui vient du cosmos. Il y en a très peu. Les peintres du XVIIe
ou du XVIIIe me parlent moins que Picasso, ou Braque, ou Miro. Ça
vit, ça bouge, ça avance. Il n'y a pas de mission. Simplement
une permission, un amour de la vie...
Donner du bonheur au spectateur peut être considéré
comme une mission.
Mon seul plaisir est de vivre des auteurs. Au cinéma,
il y a bien peu d'auteurs - et certainement pas Godard. S'il y en avait
un, c'est Truffaut éventuellement. J'ai revu «La femme d'à
côté», c'est vraiment beau. J'aime l'émotion,
pas la démonstration.
Aimez-vous vous voir à l'écran?
Non. Ce que j'aime voir, c'est un film. Mais je vais
très peu au cinéma. Je préfère la vie. Je
vois les gens et c'est magnifique. Voilà, c'est bon... Salut!
Propos recueillis par A. D.
|