Tribune de Genève 13.11.2002
Jacob Berger adopte Depardieu comme père
«Aime ton père» du cinéaste
genevois mélange fiction et souvenirs personnels.
PASCAL GAVILIET
Long-métrage cher et ambitieux avec Depardieu
père et fils ou projet personnel à la frontière entre
fiction et autobiographie? Aime ton père relève évidemment
des deux. A Locamo, où le film figurait en compétition,
nous avions déjà noté le défi de Jacob Berger,
qui misait très gros pour son retour à la réalisation.
Ces remarques tiennent toujours. Signer un film où des souvenirs
fournissent la matière d'une production d'envergure suppose un
sacré travail préalable sur soi-même.
Dressant le portrait d'un écrivain célèbre
qui se voit attribuer le Nobel, le cinéaste genevois s'attache
d'abord à décrire le destin d'une famille éclatée
et désunie. Ecrasés par la figure dominante du père
(Gérard Depardieu), fils (Guillaume Depardieu) et fille (Sylvie
Testud) devront affronter leurs propres démons, suite à
un accident de la circulation. Le père sera à peine blessé,
mais laissera croire à sa mort, il est vrai relayé par les
médias. Cette situation critique sert de base à Aime ton
père, récit très construit et maîtrisé
sur lequel Jacob Berger -pour rappel fils de l'écrivain John Berger
- s'est volontiers entretenu.
Le titre du film constitue une injonction.
A qui s'adresse-t-elle?
Il est volontairement ambigu et voulu tel. Est-ce un
conseil? Une recommandation ironique? Un ordre? Et qui la prononce? Pour
moi, la réponse n'est pas tranchée. Il s'agit surtout de
rappeler que, dans ce rapport souvent conflictuel avec le père,
l'en-jeu c'est aussi l'amour. Tous les enfants, au fond, ne désirent
qu'une chose. Ils veulent être aimés par leur père,
qui est le symbole du conquérant, de l'autorité, de la parole.
En anglais, le film s'appelle(ra) Loving Father. L'ironie est ici plus
apparente.
Il y a des résonances autobiographiques
dans Aime ton père. Etait-il difficile de faire la part des choses?
La question du père me hantait. En même
temps, ma force, c'est ma vie. Je me suis dit que je devais partir de
mon enfance pour raconter cette histoire. Il me fallait donc m'interroger
sur la nature du fils. C'est le point de départ de ma réflexion.
Au-delà, je vire bien entendu à la fiction. Mon père
n'a jamais eu le Nobel. Il n'a pas non plus été victime
d'un kidnapping ou d'une noyade.
A-t-il lu le scénario?
Des petits bouts seulement. Mais qu'il l'ait lu, ou non,
ne change rien au problème. Je ne voulais pas attendre sa disparition
pour parler de lui. Je n'ai pas davantage réalisé ce film
pour faire la guerre à mon père, même s'il est légitime
d'appréhender la réaction de ses proches: Cela étant,
je crois que beaucoup de cinéastes parlent de leur famille ou de
leur enfance. Truffaut, par exemple. Ou Bergman, notamment dans Fanny
et Alexandre. Il ne me semble pas qu'on leur en ait tenu rigueur pour
autant.
Comment est venue l'idée de Depardieu
père et fils?
En France, les acteurs qui combinent une puissance physique
et animale à un intérieur subtil, fm et intelligent ne sont
pas légion. Gérard Depardieu les possède. Pour son
fils, il fallait quelqu'un de sensible, vulnérable et dangereux
à la fois. Guillaume cumulait ces traits. J'ai ensuite songé
à une stratégie d'approche, facilitée par le fait
que nous avons le même agent parisien.
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